Développement durable

Le cacao haïtien : un trésor tombé en disgrâce

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Le cacao représente plus de 60% des revenus totaux des cacaoculteurs haïtiens, selon des chiffres de la Banque interaméricaine de développement (BID). Quoi que saisonniers, ces revenus permettent aux ménages de faire face à leurs besoins de base comme les soins de santé, l’écolage des enfants, les investissements dans l’élevage … Plus de 20 000 des petits exploitants agricoles en dépendent pour leur sécurité alimentaire et leurs revenus. Jusqu’en 2011, le cacao a occupé 28% du total des exportations agricoles haïtiennes pour une valeur totale d’environ sept millions de dollars américains.

Pendant des décennies, le cacao haïtien a nourri les palais des plus grands chocolatiers du monde. Mais la production a progressivement décliné, victime de l’incurie, du manque d’investissement et des aléas climatiques. Les plantations sont devenues vieillissantes, les faibles rendements et l’absence de structures de commercialisation ont mis à genoux cette filière jadis florissante.

Face à cette situation alarmante, le gouvernement haïtien, en collaboration avec les acteurs de la filière, a élaboré un plan stratégique ambitieux pour relancer la production de cacao. L’objectif est clair: faire du cacao haïtien un levier de développement économique et social. En effet, sous la férule du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural, via l’Institut National de Recherche sur le Café en Haïti (INCAH), le document intitulé «Cadre stratégique pour le développement et la gouvernance de la filière cacao (CSDGC)» a vu le jour et a été publié en août 2024. Il campe la filière avec un effort d’objectivité bardé de chiffres.

Le cacao est l’une des exportations historiques d’Haïti et suscite un grand intérêt dans le monde entier. Selon le programme de l’Agence Belge de Développement «Trade for Development Centre», le marché mondial du cacao représente en moyenne 10 milliards de dollars par an (BCEAO, 2014), tel que consigné dans le CSDGC.

Une culture emblématique, mais…

Selon les statistiques de l’Organisation Internationale du Cacao (ICCO), la demande, approximativement par les quantités broyées, est passée de 3,2 millions de tonnes en 2004 à près de 4,0 millions de tonnes en 2012 (BCEAO, 2014). Pour répondre à cette demande mondiale sans cesse croissante, le développement de la culture du cacao a pris de l’ampleur dans plusieurs régions du globe, notamment en Asie et en Afrique.

«En Haïti, la culture du cacao est associée à des espèces vivrières comme l’igname, la banane, des arbres fruitiers, dont l’avocatier et les agrumes ainsi que des arbres forestiers divers pour constituer des systèmes de cultures/production assez variés», précise le CSDGC. Ce système d’agroforesterie organisé autour du cacao joue un rôle capital en matière de gestion des ressources hydriques et des sols. Il permet aussi une diversification des revenus par la vente étalée de plusieurs produits (le cacao, les fruits, les vivres) sur toute l’année.

Le cacao représente plus de 60 % des revenus totaux des cacaoculteurs (BID 2005, cité par Jean 2014). Ces revenus, bien que saisonniers, permettent aux ménages de faire face à des dépenses diverses (soins de santé, écolage des enfants, investissements dans l’élevage, etc.). Plus de 20 000 des petits exploitants agricoles en dépendent pour leur sécurité alimentaire et leurs revenus.

En 2011, le cacao a occupé 28 % du total des exportations agricoles haïtiennes pour une valeur totale d’environ sept millions de dollars américains (www.brh.net/balance des paiements.html). Il constitue ainsi un enjeu socio−économique et environnemental majeur pour le pays face aux défis de la pauvreté et de l’érosion accélérée des sols.

Un déclin vertigineux

Cependant, depuis plusieurs décennies, cette filière connaît une crise chronique avec l’absence totale d’investissements publics et privés. Les plantations cacaoyères sont remplacées progressivement par des cultures vivrières plus rentables à court terme, mais très érosives. Les exportations annuelles, pour suit le document−cadre, ont chuté de 60 000 tonnes métriques dans les années 1960 à environ 7 500 (en 2011). La part du cacao dans les exportations haïtiennes totales est passée, au cours de la période 2000−2001, en dessous de 1 % (BID 2005).

Les principaux problèmes freinant le développement de la filière sont, entre autres: le vieillissement et le manque d’entretien des plantations (la majorité d’entre elles ont plus de 50 ans et non entretenues); la faiblesse des rendements (les rendements demeurent les plus faibles de la région: 250 à 400 kg/ha sur deux saisons (INCAH, 2022), comparativement à 800 kg/ha en République dominicaine dans des conditions agroécologiques similaires à Haïti).

Du nombre de problèmes, il faut aussi tenir compte du faible investissement des producteurs au niveau des plantations ; de l’absence de recherche sur la productivité des variétés de cacao et l’amélioration de leurs potentiels aromatiques ; de l’absence de gouvernance fonctionnelle où de nombreux acteurs publics, privés et associatifs interviennent dans la filière sans aucune coordination et souvent avec des approches différentes, voire contradictoires.

Ces différents problèmes nationaux se conjuguent dans un contexte externe où la production mondiale cacaoyère est menacée par le changement climatique. Les espaces cultivables ainsi que la productivité peuvent être considérablement affectés si le risque climatique n’est pas pris en compte.

Les bouleversements du climat: une menace constante pour les plantations «En ce qui concerne Haïti, le risque climatique semble être parmi les plus élevés », met en relief le CSDGC. Celui−ci rappelle que le pays a été classé troisième parmi les pays les plus affectés par les événements climatiques entre 1995 et 2014 par la Germanwatch Global Climate Risk Index (2014). Les événements climatiques impactent négativement la production cacaoyère du pays.

«Par exemple, l’ouragan Matthew en 2016 a détruit une grande partie de la production dans la région sud du pays. Cette baisse de production a sans doute entraîné des pertes importantes de revenus pour une bonne partie des petits exploitants agricoles qui dépendent de la filière pour leur sécurité alimentaire et leur revenu.»

Néanmoins, reconnait le cadre stratégique, Haïti a un fort potentiel, une longue tradition et des avantages comparatifs pour la production cacaoyère de qualité. Les plantations sont majoritairement constituées des variétés Criollo et Trinitario, reconnues mondialement comme cacaos fins et aromatiques. Leurs fèves sont utilisées principalement dans la chocolaterie haut de gamme. Actuellement, seulement 15 pays sont reconnus par l’Organisation Internationale du Cacao (ICCO) comme étant des exportateurs de cacao fins et aromatiques (www.icco.org).

Haïti, bien que possédant ces variétés de cacao, ne figure malheureusement pas sur cette liste. Géographiquement, Haïti fait partie du bassin de production de cacao (Caraïbes/Amérique centrale) le plus performant du monde en termes de productivité et de qualité (CIRAD 2014 cité par Phanord 2015). Il suffit de réaliser des améliorations culturales pour augmenter rapidement la production actuelle de cacao sec du pays.

Potentiel pour tripler la production

En fait, à partir de la surface actuellement cultivée, la production peut être triplée uniquement en améliorant et en appliquant les itinéraires techniques adaptés. Haïti écoule aujourd’hui moins de 5 % de sa production sur des marchés «Fair Trade» ou «Organic» alors que la demande mondiale de cacao durable et de qualité est en pleine croissance.

Par ailleurs, le CSDGC songe à rappeler qu’avec l’accompagnement de certaines ONG internationales, une dynamique de création de coopératives de producteurs a émergé au cours des années 1980. Mais ces dernières, n’ayant pas eu accès direct aux marchés internationaux à cause de la faible qualité du cacao produit et de l’absence de structures de commercialisation, n’ont pas été financièrement viables.

Bref, la plupart d’entre elles n’ont pas fait long feu. Depuis le début des années 2000, la filière cacao a atteint un niveau critique de dysfonctionnement et de démobilisation générale. Récemment, dans le cadre de la mise en œuvre du «projet Procacao», les différents opérateurs de la filière ont exprimé la nécessité de doter la filière d’un cadre stratégique de gouvernance capable de faciliter un développement efficace et inclusif en vue de sa relance durable, dans un contexte mondial favorable.

Somme toute, le cacao haïtien est bien plus qu’une simple culture. C’est un patrimoine, un levier de développement et un espoir pour l’avenir. En investissant dans cette filière, Haïti pourrait non seulement renforcer son économie, mais aussi préserver son environnement et améliorer la vie de ses habitants. Il est temps de redécouvrir ce trésor oublié et de lui donner une nouvelle vie.

DevHaiti

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