Gouvernance

L’état actuel du secteur minier en Haiti, l’ing. Claude Preptit fait le point

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Dans un entretien accordé au Magazine Dev Haïti, l’ingénieur-géologue Claude Prépetit dresse un état des lieux du secteur minier haïtien. Le directeur du Bureau des Mines et de l’Énergie, met en avant les ressources identifiées, dont l’or, le cuivre, la bauxite et divers matériaux non métalliques, tout en soulignant l’importance d’actualiser les données techniques des années 1980. Il revient sur la résolution sénatoriale de 2013 qui a freiné les investissements, et a insisté sur la nécessité d’un cadre juridique, fiscal et institutionnel stable. Pour relancer le secteur, il plaide en faveur d’une stratégie nationale cohérente, d’une meilleure sensibilisation de la population et d’un engagement clair de l’État en matière de gouvernance.

Dev Haiti: quelles sont aujourd’hui les principales ressources minières identifiées en Haïti et dans quelles régions du pays se trouvent-elles?

Claude Préptit: Les principales ressources minières en Haïti sont classées en trois catégories : les ressources métalliques, les ressources non-métalliques et les ressources énergétiques fossiles. Les ressources métalliques identifiées à date en Haïti sont constituées essentiellement d’or, de cuivre, d’argent, généralement associés et de bauxite, principal minerai d’aluminium. Les ressources non-métalliques sont beaucoup plus variées, il s’agit de l’argile, des granulats, des calcaires marbriers, de calcaire à chaux, de carbonate de calcium pur utilisé comme charge minérale, de matières premières pour ciment, de sel, de pouzzolane et j’en passe. Quant aux ressources énergétiques, on peut considérer un gisement de lignite ou de charbon, des indices de pétrole et de gaz non encore bien localisés et évalués et enfin des sources thermales susceptibles d’être utilisés à des fins curatives. En dehors des ressources métalliques qui sont localisées essentiellement dans le massif du Nord et du Nord-Est, toutes les autres ressources sont réparties sur l’ensemble du territoire national, ce qui est favorable pour un développement régional. Toutes ces études techniques ont été menées en Haïti par l’État haïtien avec la collaboration et le financement des agences multinationales et bilatérales entre 1973 et 1993.

DH: Les études menées dans les années 80 sont-elles encore valables aujourd’hui, ou faut-il complète- ment les reprendre à zéro?

CP: Elles sont encore valables aujourd’hui, le calcul des réserves et leur superficie restent et demeurent intact, puisqu’elles n’ont pas fait l’objet d’exploita- tion depuis leur découverte. Cependant, après plus de 30 ans, les techniques de recherche ont beau- coup évolué et les dossiers d’Haïti méritent une actualisation. La recherche d’autres ressources qui n’étaient pas ciblées à l’époque et pour lesquelles les laboratoires d’analyses sont plus performants, doit être envisagée.

DH: Quel est l’état actuel des recherches géolo- giques et géophysiques sur les gisements potentiels de cuivre, or ou pétrole ? Sur les obstacles et les défis?

CP: La recherche systématique sur les ressources minières en Haïti, toutes catégories confondues, a été stoppée depuis l’arrêt du financement de ces recherches par les agences citées ci-dessus en 1993. Quant aux Compagnies minières intéressées aux résultats trouvés et à la mise en exploitation des ressources jugées économiquement rentables, elles ont dû laisser le pays au début de l’année 2013 suite à une résolution du Sénat Haïtien demandant à l’Exécutif de surseoir sur la recherche et la possibilité d’exploitation. L’État Haïtien ne finance pas la recherche minière qui demande des budgets élevés et risqués. Ceci n’a jamais constitué une priorité en Haïti depuis 1986.

Les principaux obstacles auxquels fait face le secteur minier et énergétique haïtien peuvent se décliner ainsi :

  • Non fonctionnement du Conseil d’Administration (CA) du BME depuis 1992, principal point d’ancrage du secteur avec le niveau politique ;
  • Missions et attributions non actualisées, la Loi organique du BME date de 1986 ;
  • Cadre institutionnel déficient ;

Les principaux défis et enjeux auxquels ce secteur doit faire face sont les suivants : – Redynamisation profonde par le développement d’un cadre légal, fiscal, social et institutionnel adéquat ; – Pratique de la transparence par l’information constante de la population en général et des communautés concernées en particulier ; – Minimisation des impacts environnementaux engendrés par les projets miniers ; – Contribution au développement du pays par les retombées économiques engendrées par les exploitations ; – Contribution au développement des infrastructures et au développement régional ; – Promotion de l’investissement minier ; – Promotion de la recherche géologique et minière, constitution d’une banque de données fiables et accès à l’information géologique.

DH: Quelles sont les conséquences de la résolution du Sénat de 2013 qui a bloqué les investissements miniers ? Est-il encore possible de la renverser? Sur les perspectives d’exploitation ?

CP: La résolution du Sénat a eu pour effet de stop- per tout investissement et toute recherche minière sur le territoire d’Haïti. Ce fut un mauvais signal pour les Compagnies minières. Est-il possible de renverser la situation aujourd’hui ? Tout va dépendre des nouvelles garanties que l’État Haïtien va accorder aux investissements miniers, d’autant que la situation s’est aggravée depuis 4 ans avec l’insécurité et l’instabilité politique.

DH: Est-il réaliste de croire à court ou moyen terme à une reprise des investissements dans les Gise- ments d’or identifiés à Grand Bois et Morne Bossa?

CP: La réponse est incluse dans la question 3. Ces gisements demeurent une attraction en dépit de leur petite taille. Au moment de négocier ces Conventions en 1997, l’once d’or était à $ U.S. 300,00, aujourd’hui, elle est à $ U.S. 3000,00. Les Compagnies minières sont toujours intéressées et si on les avait exploités en 2013, ils n’existeraient plus aujourd’hui et Dieu seul sait ce que la population haïtienne aurait tiré de ces exploitations. Il ne suffit pas de procéder à l’exploitation de ces gisements, la question est de savoir quelle mise en place l’État Haïtien peut-il envisager pour rendre ces exploitations utiles pour un développement durable ?

DH: Quels sont les investissements nécessaires – financiers et techniques – pour passer de la phase d’exploration à celle d’exploitation ?

CP: L’opinion publique haïtienne n’est nullement préparée à accepter l’exploration minière dans le pays de Dessalines et encore moins une exploitation pour laquelle la population va soumettre à la Com- pagnie sa longue liste de doléances avant même de commencer à exploiter, confondant ainsi le rôle de l’État avec les obligations de la Compagnie envers l’État. L’éducation de la population et des autorités est à faire et cela prendra du temps, la confiance de la population dans la gouvernance de l’État est primordiale.

CP: La durée et les coûts de financement de la phase d’exploration dépendent grandement du type de ressources ciblées. Les ressources métalliques et énergétiques sont les plus chères. La durée d’une bonne recherche passant par la mise en évidence d’indices, puis à une évaluation technico-économique (étude de faisabilité) susceptible d’orienter le Conseil d’Administration d’une Société dans l’investissement d’une exploitation quelconque dans un pays donné, peut varier entre 3 et 10 ans. Les coûts d’exploration, avec risque de plier bagage dans le cas où l’étude s’est révélée non économique, peut varier entre 50 et 100 millions de dollars. Si la décision est prise d’exploiter, il faut maintenant compter 3 à 4 ans pour la mise en place des infrastructures adéquates (préparation de l’extraction du minerai, construction de route, de centrale électrique, d’usine de traite- ment, de maisons, etc.). On rentre en production après 3 à 4 ans de mise en place et on commence à rentabiliser tous ces investissements au bout de la 5 ème ou 6ème année d’exploitation. Vous conviendrez avec moi que la décision d’investir dans le secteur minier dépasse largement la durée d’un mandat électif. D’où la nécessité de garantir les investissements dans le temps.

DH: Avez-vous identifié des partenaires ou des pays intéressés par le potentiel minier ou pétrolier d’Haï- ti? Si oui, qu’est-ce qui les freine actuellement ? Sur la stratégie nationale?

CP: Il y a toujours eu des Compagnies minières à s’intéresser aux ressources minières d’un pays dans la mesure où ce pays a quelque chose d’intéressant à offrir (bonnes réserves prouvées, bon taux de concentration des minerais et surtout bonne stabili- té politique avec des lois attrayantes et attractives). Un Gouvernement qui a des ressources à exploiter doit faire de la publicité à travers ses Ambassades, participer aux expositions, aux colloques pour rencontrer des investisseurs afin de vendre ses produits. Mais il faut que les questions posées trouvent de bonnes réponses. Il faut que le pays soit prêt à accueillir et à garantir des investissements.

DH: Pensez-vous que l’opinion publique haïtienne est suffisamment informée des enjeux liés au secteur minier ? Si non, que proposez-vous pour sensibiliser la population ?

DevHaiti

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