Crise haïtienne, n’est-il pas trop tôt pour faire le décompte ?
Le rapport Évaluation rapide de l’impact de la crise (ERIC) a été élaboré conjointement par le gouvernement haïtien et ses partenaires internationaux, notamment l’Union européenne, la Banque interaméricaine de développement, les Nations Unies et la Banque mondiale. Lancée en mai 2024, cette évaluation visait à dresser le bilan des impacts de la crise entre 2021 et 2024, à définir un cadre de sortie de crise pour les exercices budgétaires 2025 et 2026, et à esquisser des perspectives pour le moyen terme.
Sur le papier, l’ERIC ressemble à un document de relèvement post-catastrophe. Il identifie les dégâts, chiffre les pertes, hiérarchise les priorités et propose un cadre d’intervention structuré autour de quatre axes : la reprise économique, la remise en état des infrastructures, la sécurité et les services sociaux, et le rétablissement de l’État de droit. À première lecture, on pourrait croire que le pays s’apprête enfin à tourner la page de la crise pour entrer dans une phase de reconstruction.
Contrairement aux situations classiques de relèvement, Haïti n’a pas connu de rupture avec la crise. Au moment même où l’ERIC était finalisé, la spirale de la violence se poursuivait. Pire encore, elle s’est accélérée. Des quartiers entiers de Port-au-Prince qui échappaient encore au contrôle des gangs au moment de l’évaluation sont aujourd’hui perdus. Mirebalais, cité comme zone encore sous autorité de l’État, a basculé depuis. La géographie de la crise s’est élargie pendant que les capacités de l’État se réduisaient.
Le CPT, pourtant investi d’une mission de stabilisation et de préparation du retour à l’ordre constitutionnel, n’a pas su ou pas pu créer les conditions minimales d’un arrêt de l’hémorragie. Aucune amélioration sécuritaire notable n’a été enregistrée. Aucun signal fort n’a été envoyé en matière de gouvernance, de redéploiement territorial de l’action publique ou de protection effective des populations.
Dans ces conditions, la logique même de l’ERIC est fragilisée. Comment parler de relèvement quand la destruction se poursuit ? Comment planifier la reconstruction quand l’État recule chaque semaine un peu plus ?
Haïti connaît les catastrophes. Tremblements de terre, ouragans, inondations, sécheresses : le pays a appris à vivre dans l’urgence. Mais, la crise actuelle est d’une autre nature. Elle n’est ni ponctuelle ni naturelle. Elle est politique, sécuritaire et institutionnelle. Quand la nature fait une pause, les gangs prennent le relais, détruisant les biens, chassant les investisseurs et semant la terreur.
Pendant que les rapports s’écrivent, la pauvreté s’approfondit, le chômage progresse et l’insécurité alimentaire touche près de la moitié de la population. L’État, déjà affaibli, devient de plus en plus incapable d’assurer ses fonctions régaliennes les plus élémentaires. Dans ce contexte, chaque jour de crise supplémentaire alourdit la facture globale et rend obsolètes, parfois avant même leur mise en œuvre, les cadres d’intervention proposés.
Le CPT laisse derrière lui un paradoxe cruel : jamais la crise n’a été aussi bien documentée, chiffrée et analysée, et l’action publique n’a été si impuissante. L’ERIC propose un cadre de solutions, mais le CPT n’a pas posé les bases politiques, sécuritaires et institutionnelles nécessaires à leur mise en œuvre.
Ce décalage interroge. Il ne s’agit pas de remettre en cause la pertinence du rapport, ni le travail des équipes qui l’ont produit.
Dans ce numéro de DevHaiti, nous proposons une lecture détaillée de l’ERIC, non pas pour en contester les conclusions, mais pour mieux comprendre l’ampleur des dégâts, secteur par secteur. Parce qu’une chose est certaine : la crise n’est pas terminée. Personne ne peut dire quand la spirale de la violence s’arrêtera ni car commencera réellement la reconstruction.
DevHaiti