Haïti face à la crise : ce que révèle l’évaluation de la Banque mondiale
Après plusieurs années de crises politiques, sécuritaires et économiques imbriquées, Haïti se trouve à un tournant critique. C’est dans ce contexte que le gouvernement haïtien, avec l’appui de la Banque mondiale, de l’Union européenne, de la Banque interaméricaine de développement et des Nations Unies, a conduit une Évaluation rapide de l’impact de la crise (ERIC), publiée en octobre 2024. Ce rapport dresse un diagnostic sans précédent des effets cumulés de la crise entre 2021 et 2024 et propose un cadre structuré de sortie de crise pour la période 2024–2026.
Un contexte de crise multidimensionnelle
Le rapport s’inscrit dans la séquence politique ouverte par la Déclaration de Kingston du 11 mars 2024 et l’Accord politique du 3 avril 2024, qui ont conduit à la mise en place du Conseil présidentiel de transition (CPT) et d’un gouvernement de transition. Selon l’ERIC, cette transition offre une fenêtre étroite mais décisive pour rompre avec le cycle de violence et de fragilité qui s’est aggravé depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021.
La crise analysée est décrite comme multidimensionnelle. Elle est marquée par l’effondrement de l’activité économique, la paralysie des institutions publiques, la destruction des infrastructures, les déplacements massifs de populations, l’aggravation de l’insécurité alimentaire et l’effritement de l’État de droit, particulièrement dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince (ZMPP), épicentre de la violence.
Une méthodologie d’évaluation rapide, adaptée à l’urgence
Face à l’urgence et aux contraintes d’accès sécuritaire, l’ERIC adopte une méthodologie d’évaluation rapide, inspirée des approches post-conflit et post-catastrophe, sans prétendre à l’exhaustivité d’une évaluation classique des besoins de relèvement. L’analyse s’appuie principalement sur :
- des données existantes produites par les institutions nationales et internationales ;
- des consultations élargies avec les ministères, les collectivités locales, la société civile et le secteur privé ;
- des estimations rapides des dégâts, pertes et besoins prioritaires, en distinguant impacts directs (destructions, pertes humaines, déplacements) et impacts indirects (pertes de revenus, accès réduit aux services, dégradation sociale).
L’évaluation s’est déroulée entre juillet et octobre 2024 et s’est concentrée prioritairement sur la ZMPP, tout en intégrant, lorsque possible, d’autres zones affectées comme l’Artibonite. Le rapport reconnaît explicitement ses limites, liées à l’insécurité persistante et à la rareté des données primaires, et présente ses résultats comme des estimations appelées à être affinées.
Quatre axes prioritaires pour structurer la sortie de crise
L’ERIC articule son analyse et ses recommandations autour de quatre axes stratégiques, alignés sur les objectifs de la transition.
1. Reprise économique et gouvernance
La crise a entraîné un effondrement de l’activité du secteur privé, notamment dans l’industrie manufacturière, le bâtiment et les services. Le secteur de l’habillement, pilier des exportations, a perdu environ 54 % de ses emplois entre 2022 et 2024. À cela s’ajoute une dégradation sévère des capacités administratives de l’État, marquée par une perte importante de compétences dans la fonction publique. Le rapport appelle à soutenir la reprise économique tout en renforçant la gouvernance, la transparence et la gestion économique.
2. Infrastructures et résilience
Les infrastructures de transport, d’énergie, d’eau, de télécommunications et les bâtiments publics ont subi des dégâts considérables. Les seules pertes dans le secteur des transports sont estimées à 220 millions de dollars, tandis que plus de 55 % des installations d’eau potable ont été endommagées. L’ERIC souligne la nécessité de réhabiliter rapidement les infrastructures critiques tout en réduisant la vulnérabilité aux chocs climatiques et naturels.
3. Services sociaux, inclusion et sécurité alimentaire
La crise a provoqué une dégradation dramatique des conditions de vie. En septembre 2024, environ 5,4 millions de personnes, soit près de la moitié de la population, se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Les systèmes de santé et d’éducation ont été lourdement touchés, avec des hôpitaux et des écoles fermés ou détruits, affectant directement des centaines de milliers de personnes. Le rapport met l’accent sur la protection sociale, la prise en charge des déplacés internes et le rétablissement des services essentiels.
4. État de droit et sécurité publique
L’effondrement de l’État de droit constitue l’un des constats les plus alarmants. Les groupes armés contrôlent environ 80 % de la ZMPP, tandis que la Police nationale d’Haïti a perdu des effectifs, des infrastructures et des capacités opérationnelles. Le système judiciaire et pénitentiaire est profondément fragilisé. L’ERIC appelle à des investissements urgents pour restaurer la sécurité, lutter contre la violence, y compris sexuelle et fondée sur le genre, et rétablir l’autorité de l’État.
Un cadre de solutions chiffré et séquencé
Sur la base de cette analyse, le rapport estime les besoins d’investissement pour la période 2024–2026 à environ 1,34 milliard de dollars. Ces besoins se répartissent principalement entre les infrastructures (34 %), la sécurité et l’État de droit (29 %), la protection sociale et les services (29 %), et la reprise économique et la gouvernance (9 %).
L’ERIC propose un cadre de sortie de crise fondé sur :
- une hiérarchisation stricte des priorités selon leur impact immédiat et leur faisabilité dans le contexte sécuritaire ;
- un séquencement progressif des interventions, en fonction de l’amélioration des conditions de sécurité ;
- une architecture institutionnelle dédiée, pilotée par le gouvernement, avec un comité de pilotage, un groupe de coordination du relèvement et des groupes thématiques sectoriels ;
- un dispositif de suivi axé sur les résultats, la transparence des financements et la coordination avec l’aide internationale.
Un rapport de référence pour la transition
Au-delà de son diagnostic, l’ERIC se veut un outil de coordination stratégique entre l’État haïtien et ses partenaires techniques et financiers. Il rappelle que la réussite de la transition dépendra autant des avancées sécuritaires que de la capacité à produire des résultats visibles et rapides pour les populations.
En ce sens, le rapport de la Banque mondiale et de ses partenaires pose un cadre clair : sans investissement ciblé, sans restauration minimale de l’État et sans amélioration tangible des conditions de vie, la transition politique restera fragile. L’ERIC constitue ainsi une feuille de route ambitieuse, mais exigeante, pour sortir Haïti de la spirale de la crise.
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