Un plan de 1,34 milliard de dollars pour éviter le pire
Haïti traverse une des périodes les plus sombres de son histoire récente. La crise de 2021 à 2024, marquée par une insécurité croissante et des violences orchestrées par les gangs, a plongé le pays dans une spirale de chaos économique, social et institutionnel. Selon le rapport d’Évaluation Rapide de l’Impact et des Besoins de Redressement (ERIC), cette crise a eu « des effets dévastateurs à Port-au-Prince et sur le pays dans son ensemble », touchant presque toutes les sphères de la société. Alors que le pays essaie de se relever, l’ERIC estime que 1,34 milliard de dollars seront nécessaires d’ici 2026 pour stabiliser les secteurs clés et poser les bases d’une reprise durable.
Le rapport met en lumière l’ampleur des dégâts causés par la crise, qui a affecté non seulement la Zone Métropolitaine de Port-au-Prince (ZMPP), mais l’ensemble du pays par « des effets en cascade » sur le commerce, les finances et les transports. Les pertes économiques totales depuis 2018 sont estimées à 39 % du PIB de 2024, soit 9,7 milliards de dollars, dont 20,7 % attribuables à la période 2021-2024. Cette chute est corroborée par des indicateurs comme la diminution de l’intensité des lumières nocturnes et une baisse drastique du trafic portuaire, reflétant une activité économique en berne.
L’insécurité a paralysé les infrastructures vitales et les services publics. Les pillages, saccages et perturbations des voies de transport ont amplifié la crise, tandis que l’État a vu sa capacité à maintenir l’ordre public et à fournir des services essentiels se détériorer. « La crise sécuritaire a également exacerbé l’échec des fonctions essentielles de la gouvernance économique aux niveaux national et local », note l’ERIC, avec une perte de 7,8 % des effectifs du secteur public entre septembre 2021 et juin 2024, soit 8 602 employés, principalement des techniciens.
Secteurs économiques en péril
Le secteur agricole, qui emploie 39 % de la population, a subi des pertes de production estimées à 1,1 milliard de dollars entre 2021 et 2024, soit 4,5 % du PIB. Les exportations de produits clés comme la mangue, le vétiver et le cacao ont été gravement perturbées par le contrôle des gangs sur les routes principales. « Les exportations de mangues vers les États-Unis, qui représentaient 12 millions de dollars par an, ont été interrompues en 2023 après la suspension du programme américain de contrôle préalable pour des raisons de sécurité », rappelle le rapport de l’ERIC.
Le secteur manufacturier, en particulier l’habillement, a été durement touché. En 2019, ce sous-secteur représentait 82 % des exportations totales d’Haïti, employant 53 000 personnes. Cependant, « le secteur a perdu environ 30 000 emplois (54 %) et 15 entreprises ont cessé leurs activités entre 2022 et 2024 » en raison de l’insécurité et des perturbations logistiques. Les exportations d’habillement vers les États-Unis ont chuté de 1 milliard de dollars en 2019 à 0,7 milliard en 2024, reflétant une contraction générale de l’industrie.
Le secteur des services, qui constitue une part importante de l’économie, a enregistré une perte de production de 11,8 % du PIB entre 2021 et 2024. Les transports, en particulier, ont été paralysés par le contrôle des gangs sur les routes principales et les attaques contre le port et l’aéroport de Port-au-Prince, entraînant « une forte baisse des volumes centrée sur la diminution des importations et exportations » entre 2019 et 2024. Le tourisme, déjà en déclin, a été anéanti par les restrictions de voyage et l’insécurité, notamment dans des zones comme la Côte des Arcadins et le Sud.
La crise a fragilisé le système financier, avec une augmentation des prêts non productifs, passant de 2,5 % en 2018 à 12,7 % en mars 2024. « Sur l’ensemble des prêts en difficulté, 68 % concernent le secteur commercial et 17 % le secteur industriel », indique l’ERIC. Les institutions financières ont également été victimes de vandalisme, avec 59 agences bancaires vandalisées ou fermées depuis 2022.
Malgré les défis, ce secteur a montré une résilience remarquable. « Les données du secteur indiquent une expansion continue des connexions mobiles, atteignant près de 10 millions à la mi-2024 », avec une couverture 4G atteignant 69,6 % des connexions. Cependant, l’insécurité limite l’extension de la couverture à d’autres régions.
Gouvernance et administration en déroute
La crise a gravement affaibli les institutions publiques. L’ERIC note que « l’instabilité politique et l’augmentation de la violence ont contribué à l’affaiblissement systématique des institutions », limitant leur capacité à gérer les ressources et à fournir des services. Les recettes fiscales, estimées à 7,4 % du PIB en 2024, restent faibles, et les communes de la ZMPP ont vu leurs recettes chuter de 26,17 milliards de gourdes en 2018 à 15,37 milliards en 2020. La collecte de données, essentielle pour des politiques efficaces, est également entravée, le dernier recensement remontant à 2003.
La fonction publique a perdu 7,8 % de ses effectifs, avec des départs massifs de cadres techniques. « Dans certains cas, comme dans la municipalité de Gressier, les bureaux sont fermés et abandonnés », souligne le rapport. Les réformes, comme la modernisation de la gestion budgétaire ou le recensement, sont retardées par l’insécurité et le manque de ressources.
Quelques lueurs dans l’obscurité
Dans ce sombre tableau, le secteur des télécommunications constitue une exception. Malgré l’instabilité, la connectivité mobile continue de croître, atteignant près de 10 millions de connexions à la mi-2024. La couverture 4G dépasse désormais 69 %, démontrant une résilience et une capacité d’adaptation remarquables face à l’insécurité.
Une stratégie de relèvement ambitieuse mais urgente
Face à cette situation, l’ERIC propose un plan de relèvement structuré autour de quatre axes majeurs : la reconstruction des infrastructures (34 % du budget), la restauration de la sécurité (29 %), le soutien social (29 %) et la relance économique couplée à la réforme de la gouvernance (9 %).
Les besoins les plus urgents concernent la réparation des routes, des ponts et des infrastructures portuaires — éléments essentiels pour reconnecter le pays à lui-même. La sécurité, cœur du problème, requiert 388 millions de dollars pour renforcer la Police nationale, relancer la justice et rétablir l’État de droit.
Le plan prévoit aussi un investissement de 386 millions de dollars en protection sociale, incluant des programmes de transferts monétaires, des aides alimentaires et l’amélioration de l’accès aux soins et à l’éducation pour les plus vulnérables.
Sur le plan économique, les interventions de 85 millions de dollars visent à relancer les chaînes de valeur dans des secteurs clés comme l’agriculture et l’habillement, tout en soutenant les petites entreprises et les institutions de microfinance. Du côté de la gouvernance, il s’agira de moderniser la gestion des finances publiques, renforcer les ressources humaines de l’administration et améliorer la transparence à travers la publication régulière de données publiques.
Un avenir à reconstruire
Le rapport ERIC est clair : le redressement d’Haïti dépendra d’un engagement fort de la communauté internationale, mais aussi d’un regain de confiance des citoyens envers leurs institutions. La tâche est titanesque, mais elle n’est pas impossible. La clé réside dans une approche coordonnée, réaliste et centrée sur les besoins de la population.
La reconstruction d’Haïti ne peut plus attendre. Il en va de l’avenir d’un pays, mais aussi de la dignité de millions de citoyens plongés dans une crise qu’ils n’ont pas choisie. Le temps presse et le monde regarde.

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