Gouvernance

Un plan d’investissement ambitieux face à une crise sans rupture

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L’un des apports majeurs du rapport Évaluation rapide de l’impact de la crise (ERIC) réside dans son plan d’investissement 2024–2026, présenté comme la colonne vertébrale de la sortie de crise en Haïti. Élaboré avec l’appui de la Banque mondiale, de l’Union européenne, de la Banque interaméricaine de développement et des Nations Unies, ce cadre d’investissement vise à transformer le diagnostic de la crise en actions concrètes. Mais, à la lecture attentive du rapport, une question centrale s’impose : ce plan peut-il être mis en œuvre dans un pays où la crise continue de s’aggraver ?

Un chiffrage inédit des besoins de sortie de crise

Le rapport estime les besoins d’investissement pour la période 2024–2026 à environ 1,34 milliard de dollars. Ce montant couvre à la fois les besoins immédiats de stabilisation et les premières étapes du relèvement. Il ne s’agit pas d’un programme de développement à long terme, mais bien d’un investissement d’urgence stratégique, destiné à enrayer la spirale de dégradation et à créer les conditions minimales d’un retour progressif à la normalité.

La répartition sectorielle des besoins est révélatrice des priorités identifiées :

Infrastructures et résilience : environ 34 % des besoins, incluant routes, énergie, eau, bâtiments publics et télécommunications ;

Sécurité et État de droit : près de 29 %, pour la Police nationale, la justice, le système pénitentiaire et la protection des populations ;

Services sociaux et protection sociale : environ 29 %, avec un accent sur la sécurité alimentaire, la santé, l’éducation et les déplacés internes ;

Reprise économique et gouvernance : autour de 9 %, ciblant le secteur privé, l’emploi et le renforcement institutionnel.

Ce chiffrage traduit une lecture lucide de la crise : sans sécurité et sans services essentiels, aucun redémarrage économique durable n’est envisageable.

Un plan fondé sur le séquencement et la faisabilité

Contrairement à de nombreux cadres de relèvement antérieurs, l’ERIC insiste sur la notion de séquencement. Le rapport reconnaît explicitement que toutes les interventions ne peuvent être mises en œuvre simultanément. L’investissement doit être progressif, géographiquement ciblé et conditionné à l’évolution de la situation sécuritaire.

Les premières interventions prioritaires concernent les zones jugées opérationnelles, tout en préparant une extension graduelle à mesure que l’autorité de l’État sera rétablie. Cette approche rompt avec la logique de concentration systématique sur la zone métropolitaine de Port-au-Prince et ouvre la voie à une territorialisation pragmatique de la dépense publique.

Le rapport propose également une architecture institutionnelle dédiée, comprenant un comité de pilotage gouvernemental, un mécanisme de coordination du relèvement et des groupes sectoriels, afin d’éviter la fragmentation des interventions et la concurrence entre projets financés par les partenaires.

Une conclusion lucide, mais conditionnelle

La conclusion de l’ERIC est sans ambiguïté : aucune relance économique durable n’est possible sans une amélioration nette et tangible de la sécurité. Le rapport souligne que les investissements proposés ne produiront d’effets que s’ils sont accompagnés d’avancées réelles dans le rétablissement de l’État de droit et la libération des principaux axes économiques et logistiques.

Plus encore, l’ERIC avertit que la fenêtre d’action est étroite. Chaque mois de violence supplémentaire accroît le coût global de la crise et réduit l’efficacité marginale des investissements futurs. En d’autres termes, retarder l’action ne fait qu’alourdir la facture.

Le rapport reconnaît aussi ses propres limites. Il s’agit d’une évaluation rapide, fondée sur des données parfois incomplètes, et appelée à être actualisée. Plusieurs zones aujourd’hui sous contrôle des groupes armés ne l’étaient pas au moment de l’évaluation, ce qui rend certaines estimations déjà conservatrices.

Un plan d’investissement qui manque de portage politique fort

C’est ici que le décalage apparaît avec le contexte institutionnel. Le plan d’investissement de l’ERIC suppose un portage politique fort, une capacité de coordination élevée et une volonté manifeste de rupture. Or, la transition politique qui a accompagné la publication du rapport n’a pas permis de créer ces conditions.

Le Conseil présidentiel de transition, installé dans un contexte de crise aiguë, s’est retiré sans avoir posé les bases sécuritaires et institutionnelles nécessaires à la mise en œuvre de ce cadre d’investissement. Le risque est donc réel : voir l’ERIC rejoindre la longue liste de plans ambitieux restés lettre morte, faute de conditions d’exécution.

Entre feuille de route et miroir de l’urgence

Le plan d’investissement de l’ERIC demeure néanmoins un outil de référence incontournable. Il offre une vision chiffrée, hiérarchisée et coordonnée de ce que coûtera réellement la sortie de crise en Haïti. Mais, il agit aussi comme un miroir brutal de la situation actuelle : plus la crise se prolonge, plus ce plan devient difficile à mettre en œuvre, et plus il devra être révisé à la hausse.

La conclusion du rapport sonne ainsi comme un avertissement. Haïti ne manque pas de diagnostics ni de plans. Ce qui fait défaut, ce sont les conditions politiques et sécuritaires pour les transformer en action. Tant que cette rupture n’aura pas lieu, même les cadres d’investissement les plus conçus resteront suspendus à une réalité qui les dépasse.

DevHaiti

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