Budget 2024-2025 : chronique d’un exercice perdu
L’exercice fiscal 2024-2025 s’est achevé le 30 septembre dernier sur un constat difficile à contester : le budget de l’État n’a pas joué son rôle d’amortisseur économique ni de levier de développement. C’est le diagnostic sans concession que dresse ProEco Haïti dans sa note de conjoncture de clôture, qui met en lumière une combinaison préoccupante d’instabilité budgétaire, de sous-exécution des dépenses et de décrochage macroéconomique.
Une planification budgétaire erratique
Rarement un exercice budgétaire aura été marqué par une telle instabilité. En l’espace de douze mois, trois décrets budgétaires ont été adoptés : un budget initial en octobre 2024, un budget rectificatif en avril 2025, puis une nouvelle modification à peine une semaine avant la clôture de l’exercice. Pour ProEco Haïti, cette succession de textes traduit une incapacité à fixer des priorités précises et fragilise la crédibilité de la planification publique, d’autant plus que ces décisions ont été prises en l’absence d’un Parlement fonctionnel.
Les prévisions budgétaires sont ainsi passées de 323,4 milliards de gourdes à 317,7 milliards, sans que ces ajustements tardifs ne répondent à une logique stratégique lisible.
Un budget voté, mais largement non exécuté
Au-delà de l’instabilité formelle, l’échec du budget 2024-2025 se mesure surtout à l’aune de son faible taux d’exécution. À un mois de la fin de l’exercice, le gouvernement n’avait mobilisé que 65,8 % des ressources prévues, soit environ 212,8 milliards de gourdes. L’exécution des dépenses est encore plus faible : 56,4 % seulement des crédits autorisés ont été effectivement engagés.
Cette sous-exécution a mécaniquement dégagé un solde budgétaire positif d’environ 30,3 milliards de gourdes au 31 août 2025. Mais loin de traduire une bonne santé des finances publiques, ce surplus reflète surtout l’incapacité de l’État à transformer ses ressources en actions concrètes.
L’investissement public, grand absent de l’exercice
Le cœur du problème réside dans la faible exécution des dépenses d’investissement. Sur 114,1 milliards de gourdes programmées pour les projets et programmes, seulement 41,3 ont été dépensées, soit un taux d’exécution de 25,4 %.
Cette contre-performance est en partie liée à l’insécurité généralisée, qui a rendu l’intervention de l’État quasi impossible dans l’Ouest, région traditionnellement destinataire de près de 80 % des investissements publics. Toutefois, ProEco Haïti souligne que cette contrainte aurait pu être l’occasion de réorienter massivement les investissements vers les régions plus accessibles, notamment le Nord et le Grand Sud. Or, les efforts engagés sont restés marginaux, révélant un déficit de vision stratégique de développement territorial.
Un décrochage macroéconomique confirmé
Sur le plan macroéconomique, les indicateurs convergent vers un diagnostic sévère. La croissance économique est projetée à –3,1 % pour l’exercice 2024-2025, marquant la septième année consécutive de contraction de l’économie haïtienne. L’inflation, loin d’être maîtrisée, a atteint 31,1 % en août 2025, érodant fortement le pouvoir d’achat des ménages.
L’emploi reste atone, y compris dans le secteur textile, l’un des rares à faire l’objet d’un suivi statistique régulier. Parallèlement, l’insécurité alimentaire s’est aggravée, touchant près de 5,7 millions de personnes au printemps 2025, contre 5,4 millions quelques mois plus tôt.
À l’extérieur, la situation n’est guère plus encourageante. Le déficit de la balance commerciale s’est creusé de 14,5 % sur les neuf premiers mois de l’exercice, sous l’effet combiné d’une baisse des exportations et d’une hausse des importations.
Une dépense publique sans effet d’amortisseur
Même le secteur bancaire, souvent présenté comme un îlot de stabilité, n’échappe pas à une lecture nuancée. Si la rentabilité des banques s’est améliorée, cette performance repose essentiellement sur une compression des coûts, tandis que le produit bancaire recule, signe des contrecoups de la crise sur l’économie réelle.
Pour ProEco Haïti, le constat est indéniable : la dépense publique n’a pas joué son rôle d’amortisseur économique. Faute d’exécution et d’efficacité, le budget 2024-2025 n’a pas permis de soutenir l’activité, de protéger les plus vulnérables ni d’enrayer la spirale de décrochage.
Un héritage lourd pour l’exercice suivant
En définitive, le budget 2024-2025 laisse l’image d’un exercice perdu, marqué par l’instabilité, la sous-exécution et l’absence d’impact macroéconomique significatif. La note de conjoncture insiste sur un point central : aucune reprise durable n’est envisageable sans une amélioration tangible des conditions sécuritaires.
Le budget 2025-2026 hérite ainsi d’un contexte dégradé, où les marges de manœuvre existent encore, mais où la fenêtre d’action se referme rapidement. À défaut d’une rupture dans l’exécution et la territorialisation de l’investissement public, le risque est grand de voir se prolonger les mêmes impasses.

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