Gouvernance

Crise documentée, réponses différées : Haïti face à l’échec du passage à l’action

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Depuis octobre 2024, les rapports se succèdent, les diagnostics s’affinent et les partenaires se mobilisent. Pourtant, sur le terrain, la crise s’aggrave. Entre l’évaluation de la Banque mondiale, la table ronde des donateurs de Washington et l’adoption du budget 2025-2026, une question demeure : pourquoi Haïti n’arrive-t-elle toujours pas à transformer un diagnostic partagé en réponses concrètes ?

Cet article analyse les mises à jour intervenues après le rapport de la Banque mondiale d’octobre 2024, notamment la table ronde des donateurs d’avril 2025 à Washington, et les évolutions sécuritaires, humanitaires et budgétaires observées en 2025.

Lorsque la Banque mondiale et ses partenaires publient, en octobre 2024, l’Évaluation rapide de l’impact de la crise en Haïti (ERIC), le diagnostic est déjà sévère : une économie en décrochage, des institutions affaiblies, des infrastructures endommagées, une crise humanitaire d’ampleur nationale. Ce rapport chiffre les pertes cumulées à près de 40 % du PIB et estime à plus d’un milliard de dollars les besoins de relèvement à court terme. Il devait servir de base à une mobilisation internationale et à un réalignement des politiques publiques nationales.

Mais près d’un an plus tard, une question s’impose avec insistance : les réponses apportées depuis ont-elles été à la hauteur de l’aggravation de la crise ?

Un diagnostic confirmé… et durci

Entre la publication de l’ERIC et la table ronde des donateurs organisée à Washington en avril 2025, la situation haïtienne ne s’est pas stabilisée. Elle s’est, au contraire, détériorée. Les hypothèses prudentes sur lesquelles reposait le diagnostic initial, amélioration graduelle de la sécurité, reprise partielle des activités dans l’aire métropolitaine, relance progressive des investissements, ont été en grande partie invalidées par les faits.

La violence armée s’est intensifiée, la mobilité est restée entravée, les déplacements internes ont augmenté, et l’accès aux services de base s’est encore dégradé. Les mises à jour humanitaires et économiques de 2025 confirment que la crise sociale n’a pas marqué de pause. En effet, l’insécurité alimentaire touche toujours près de la moitié de la population, l’emploi formel continue de se contracter, et les territoires les plus exposés restent durablement coupés des circuits économiques.

Autrement dit, le diagnostic de la Banque mondiale n’a pas été démenti par la réalité : il a été renforcé.

Washington, avril 2025 : une mobilisation sans rupture

La table ronde des donateurs de Washington devait constituer un tournant. Elle a permis de réaffirmer l’engagement des partenaires internationaux, de rappeler l’ampleur des besoins et de souligner l’urgence d’une réponse coordonnée. Mais, là encore, l’écart entre les annonces, les intentions et les effets concrets reste frappant.

Les partenaires ont insisté sur une approche séquencée : sécurité d’abord, relèvement ensuite. Un raisonnement cohérent sur le plan théorique, mais qui se heurte à une réalité politique et opérationnelle plus complexe. En l’absence d’amélioration tangible de la sécurité, la plupart des investissements structurants demeurent difficiles à déployer, tandis que les réponses humanitaires continuent de primer sur les stratégies de transformation.

La table ronde a donc surtout confirmé une vérité inconfortable : la communauté internationale ne peut pas se substituer à un État incapable d’exécuter, de coordonner et de territorialiser l’action publique.

Le budget 2025-2026 : un test de crédibilité manqué ?

C’est dans ce contexte que s’inscrit le budget 2025-2026. Sur le papier, les priorités affichées sont alignées avec le diagnostic international : sécurité, élections, stabilisation macroéconomique, relance ciblée, protection sociale. Mais, l’analyse de sa structure et de ses premières modalités d’exécution soulève de sérieuses interrogations.

D’abord, le budget fait le choix assumé de la prudence macroéconomique : financement monétaire nul, recours accru au financement domestique, discipline affichée des équilibres. Ce choix vise à contenir l’inflation et à préserver la stabilité financière. Mais, dans un pays en crise aiguë, la stabilité comptable ne saurait tenir lieu de politique de relèvement.

Ensuite, la structure des dépenses reste dominée par le fonctionnement de l’État et le service de la dette, au détriment de l’investissement productif. Or, l’ERIC et ses mises à jour sont sans ambiguïté : sans reconstruction d’infrastructures, sans relance territorialisée de l’activité, sans redéploiement massif des services publics hors de l’aire métropolitaine, aucune sortie durable de crise n’est envisageable.

Le problème n’est donc et budgétaire. Il est institutionnel et stratégique.

L’investissement public, encore le colosse absent

L’expérience du budget 2024-2025, clôturé sur une sous-exécution massive de l’investissement public, aurait dû servir d’électrochoc. Malgré des marges de trésorerie, l’État n’a pas su transformer ses ressources en projets concrets. Les mises à jour du diagnostic international confirment que cette incapacité n’a pas disparu en 2025.

La crise sécuritaire rend certaines zones inaccessibles, certes. Mais, elle aurait aussi dû inciter à une réorientation radicale de l’investissement vers les régions plus stables, comme le Nord, le Nord-Est, le Sud ou le Plateau central. Cette réorientation reste timide, fragmentée, sans effet d’entraînement perceptible.

Ainsi, le budget 2025-2026 apparaît moins comme un budget de relèvement que comme un budget de gestion sous contrainte.

Protection sociale : répondre à l’urgence sans changer la trajectoire

Les mises à jour post-ERIC confirment l’ampleur de la crise humanitaire. Face à cela, le budget prévoit des dispositifs de protection sociale et des mécanismes d’urgence. Ces mesures sont nécessaires. Mais, elles restent essentiellement compensatoires.

Elles atténuent les chocs sans modifier la trajectoire de fond. Or, la Banque mondiale et ses partenaires le rappellent désormais explicitement : la multiplication des réponses d’urgence, en l’absence de relance économique, risque de devenir une trappe à dépendance humanitaire.

Une crise désormais pleinement documentée

En réalité, Haïti ne souffre plus d’un déficit de diagnostic. Entre l’ERIC d’octobre 2024, ses mises à jour implicites en 2025, les données humanitaires et les signaux macroéconomiques, la crise est aujourd’hui parfaitement documentée.

Ce qui fait défaut, c’est la capacité à traduire ce diagnostic en décisions exécutées, visibles et cohérentes. La table ronde de Washington n’a pas changé cette réalité. Le budget 2025-2026, malgré ses ambitions affichées, n’a pas encore démontré qu’il en serait autrement.

Le temps de l’analyse est dépassé

La conclusion s’impose avec une brutalité croissante : Haïti n’est plus au stade de l’évaluation, mais à celui de la crédibilité. La crise est connue, chiffrée, cartographiée. Les partenaires internationaux ont réaffirmé leur engagement. Les budgets sont votés.

Ce qui manque encore, c’est un État capable d’exécuter dans un environnement hostile, de prioriser dans la rareté, et de territorialiser l’action publique. Tant que cette rupture ne sera pas opérée, les rapports se succéderont, les tables rondes se multiplieront, et les budgets continueront de gérer l’urgence sans enclencher le relèvement.

Le budget 2025-2026 n’est donc et un exercice financier. C’est un test politique et institutionnel majeur. À ce stade, les faits montrent que ce test reste largement à réussir.

DevHaiti

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