Gouvernance

Crise : les infrastructures au centre des efforts de reconstruction

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Haïti fait face à une crise sécuritaire sans précédent qui a sévèrement affecté ses infrastructures économiques et sociales, accentuant ses vulnérabilités face aux catastrophes naturelles et aux changements climatiques. D’après le Rapport d’Évaluation Rapide de l’Impact et des Besoins de Redressement (ERIC), les dommages se chiffrent à plusieurs centaines de millions de dollars, impactant les transports, l’électricité, l’eau potable, les télécommunications, le logement et les bâtiments publics. Avec des besoins de relèvement estimés à 444 millions de dollars pour 2024-2026 et plus de 1,85 milliard pour 2026-2030, la reconstruction s’annonce comme un défi herculéen.

 La crise sécuritaire paralyse les infrastructures de transport

Les infrastructures de transport, cruciales pour la connectivité et les activités économiques, ont été gravement touchées. Selon l’ERIC, les dégâts totaux atteignent plus de 307 millions de dollars, dont 235 millions pour les routes, 62 millions pour les ports et 2,9 millions pour les infrastructures maritimes. La sécurisation de l’aéroport international de Port-au-Prince a coûté 6,5 millions supplémentaires. « La crise sécuritaire a intensifié la détérioration des infrastructures déjà insuffisantes, le vandalisme, la violence armée et la négligence ayant endommagé les routes, les ports et les aéroports », note le rapport. Avant la crise, le réseau routier souffrait d’un manque chronique d’entretien, et les infrastructures portuaires et aéroportuaires ne répondaient pas aux normes internationales.

Les régions sont devenues isolées, surtout pendant la saison des pluies, entravant les activités socioéconomiques. « Les effets combinés des catastrophes naturelles et du manque d’entretien ont exacerbé les impacts des dégâts causés aux infrastructures, isolant les régions et ralentissant la reprise économique », explique l’ERIC, citant une étude de Stokenberga et al. (2023). Pour 2024-2026, 192 millions de dollars sont nécessaires pour réhabiliter les routes principales, nettoyer les drains, remettre en état les ports et terminer la sécurisation de l’aéroport.

 La crise du secteur électrique : une situation critique

Le secteur de l’électricité, déjà fragile avant la crise, a subi des dommages considérables. L’ERIC rapporte que la violence des gangs a endommagé cinq postes et 20 lignes de distribution, affectant 60% de la clientèle de la zone métropolitaine de Port-au-Prince (ZMPP). Haïti affiche la plus faible consommation d’électricité par habitant de la région, avec seulement 36 kWh/an. En 2020, seuls 45% des Haïtiens avaient accès à l’électricité, et 12,5% étaient légalement raccordés, avec un taux de recouvrement des factures de 45%. « Ces conditions se traduisent par des tarifs élevés qui sont néanmoins insuffisants pour couvrir les coûts opérationnels, entraînant un déficit annuel de 250 à 300 millions de dollars », précise l’ERIC.

La fermeture du terminal de Martissant en 2021 a réduit la capacité de stockage d’énergie de 11%, et le transport des hydrocarbures est devenu extrêmement difficile, augmentant les prix de 15 à 20%. Les centrales de Varreux et Carrefour, ainsi que les centrales provinciales, sont à l’arrêt ou sous-performances en raison du manque d’entretien et de carburant. « L’insécurité retarde considérablement les travaux de construction de nouvelles lignes à haute tension », souligne le rapport. Les besoins de relèvement pour 2024-2026 s’élèvent à 68,5 millions de dollars pour restaurer le réseau et reconnecter les clients.

 Eau et assainissement : une situation désastreuse

La crise a aussi eu un impact majeur sur l’accès à l’eau potable, un besoin essentiel. L’ERIC indique que 55% des sites de la Direction Nationale de l’Eau Potable et de l’Assainissement (DINEPA) ont été endommagés, avec des pertes évaluées à 70 millions de dollars et 3,6 millions de revenus pour les centres d’exploitation de la ZMPP et de Croix-des-Bouquets. Les besoins en eau potable de la ZMPP sont de 320 000 m³/jour, mais en 2020, la DINEPA n’en fournissait que 140 000. « Depuis 2022, l’approvisionnement en eau potable a encore diminué dans les zones ciblées », alerte l’ERIC.

Les gangs ont pris le contrôle des stations de pompage et des sources, tandis que le seul centre de traitement des eaux usées a été vandalisé. La collecte des déchets solides est également perturbée, la décharge officielle étant inaccessible. « En plus des pertes financières, les pertes en ressources humaines comprennent le décès de trois employés et la démission de 65 cadres et techniciens de la DINEPA », rapporte l’ERIC. Les besoins de relèvement s’élèvent à 114,7 millions de dollars, y compris la remise en état du réseau, la sécurisation des sources et la gestion des déchets.

Télécommunications et infrastructures numériques : une connectivité précaire

Les télécommunications, essentielles pour la continuité des activités et l’administration publique, sont sous pression. L’ERIC note que « les groupes armés menacent les équipements, limitent la maintenance et interrompent l’approvisionnement en carburant ». Entre septembre et novembre 2023, 85% des sites de Digicel dans la capitale et 40 à 60% dans les petites villes étaient opérationnels, mais les sites ruraux étaient presque tous hors service. « Cette situation a perturbé la continuité des activités et retardé l’exécution du budget public », selon Dorval, Verdeil et Prevost (2023), cités dans l’ERIC.

Malgré les défis, l’arrivée de nouveaux acteurs comme Starlink offre des alternatives. Les besoins de relèvement pour 2024-2026 s’élèvent à 25 millions de dollars pour restaurer les infrastructures et améliorer la connectivité intergouvernementale. « La restauration des infrastructures de télécommunications demeure la responsabilité des opérateurs privés, mais le gouvernement peut soutenir ces efforts », recommande l’ERIC.

Habitat et bâtiments publics : Une crise humanitaire et administrative

Le secteur du logement fait face à une crise majeure, marquée par l’abandon de quartiers entiers occupés ou pillés par les gangs. L’ERIC rapporte une diminution de la population de la ZMPP à un taux annuel de 0,59% entre 2021 et 2024, avec des pertes immobilières estimées à 200 millions de dollars. « La crise a réduit le parc immobilier et augmenté les coûts de location dans la ZMPP jusqu’à 200% », indique le rapport. Les besoins de relèvement, estimés à 43,2 millions de dollars, incluent des subventions pour les réparations et des formations aux techniques de construction résilientes.

Les bâtiments publics ont aussi été vandalisés, avec des dommages évalués à 9,2 millions de dollars. « Des groupes armés ont vandalisé des bâtiments publics dans des zones où règne l’insécurité », déplore l’ERIC. Les administrations municipales et nationales, comme les ministères de l’Agriculture et de l’Intérieur, ont été pillées ou incendiées. Les besoins de relèvement s’élèvent à 6,4 millions de dollars pour réparer ou relocaliser ces infrastructures.

Pour le redressement et la reconstruction

L’ERIC propose un plan de relèvement et de reconstruction ambitieux axé sur des investissements prioritaires pour 2024-2026. Les transports nécessitent la réhabilitation des routes nationales, le nettoyage des drains et la modernisation des ports. Dans l’électricité, la priorité est de restaurer le réseau et de reconnecter les clients. Pour l’eau et l’assainissement, la sécurisation des sources et la gestion des déchets sont cruciales. Les télécommunications bénéficieront d’un soutien gouvernemental pour améliorer la connectivité. Enfin, des subventions et formations dans le secteur de l’habitat, ainsi que la réparation des bâtiments publics, viseront à relancer les services essentiels.

« Les besoins totaux en infrastructures de transport dépassent largement les effets de la crise », avertit l’ERIC, soulignant l’ampleur des défis structurels. Avec des investissements stratégiques et une coordination efficace, Haïti peut poser les bases d’une reprise durable, réduisant ses vulnérabilités aux chocs naturels et sécuritaires.

DevHaiti

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