Deux Premiers ministres, deux budgets… pour quels résultats ?
Depuis le 7 février 2026, le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) n’est plus. Avec la fin de son mandat s’ouvre désormais le temps du bilan. Un bilan qui ne peut se limiter aux intentions affichées ni aux discours de circonstance, mais qui doit s’appuyer sur un indicateur central de l’action publique : le budget.
Sous le CPT, Haïti a connu deux Premiers ministres, deux exercices budgétaires distincts, mais une même réalité persistante : une incapacité chronique à faire du budget un véritable outil de stabilisation et de relance. L’héritage budgétaire laissé par la transition mérite d’être examiné sans complaisance.
L’exercice fiscal 2024-2025 restera comme un cas d’école de désordre budgétaire. Rarement un pays aura modifié à ce point son cadre financier en si peu de temps : trois décrets budgétaires en douze mois, dont un adopté à une semaine de la clôture de l’exercice. Cette instabilité n’a fait qu’accentuer l’incertitude dans un contexte déjà fragilisé par l’absence de Parlement et la crise sécuritaire.
Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui interpelle. Sur plus de 323 milliards de gourdes budgétées, l’État n’a mobilisé qu’une partie des ressources prévues et surtout n’a pas dépensé. À la fin de l’exercice, à peine 56 % des dépenses avaient été exécutées, et moins de 26 % des investissements programmés ont effectivement vu le jour. Autrement dit, l’État a disposé de marges financières… sans parvenir à les transformer en action économique concrète.
Dans un pays en crise profonde, où l’investissement public devrait jouer un rôle contracyclique majeur, cette sous-exécution constitue un échec majeur du pilotage budgétaire.
Le budget 2025-2026, adopté sous un second Premier ministre, se voulait celui de la sortie de transition. Plus cohérent dans son discours, mieux structuré sur le papier, il affichait des priorités claires : sécurité, élections, stabilisation macroéconomique, relance économique.
Pourtant, les premiers mois d’exécution révèlent une continuité troublante avec l’exercice précédent. Les recettes progressent, mais sans transformation structurelle de la base fiscale. Les dépenses accélèrent fortement, tirées avant tout par le fonctionnement de l’État et le service de la dette. L’investissement public redémarre, certes, mais reste marginal en volume au regard des besoins et de l’enveloppe annuelle.
Plus préoccupant encore, le budget bascule rapidement vers un déficit de caisse important, financé presque exclusivement par le marché intérieur, via une montée en puissance des émissions de titres publics. Cette stratégie alourdit le coût futur de la dette et accroît la pression sur le système bancaire, sans garantir un impact économique immédiat.
Pris ensemble, ces deux budgets racontent une même histoire : celle d’un État capable d’écrire des budgets, mais encore incapable de les exécuter efficacement. Le CPT laisse derrière lui un héritage budgétaire marqué par une planification instable, une exécution insuffisante de l’investissement public, une dépendance accrue au financement domestique et une incapacité persistante à territorialiser la dépense publique.
Deux Premiers ministres se sont succédé, mais la logique budgétaire est restée fondamentalement la même : gérer l’urgence, préserver le fonctionnement, différer la transformation.
La leçon est sévère mais indispensable. Sans sécurité, aucun budget ne peut produire d’effets durables. Sans vision territoriale, l’investissement public reste concentré, vulnérable et inefficace. Sans capacité d’exécution, les lois de finances deviennent des exercices formels, déconnectés de l’économie réelle.
L’après-CPT ouvre une nouvelle séquence. Elle ne pourra réussir qu’à une condition : rompre avec la logique budgétaire de la transition, non pas en changeant les chiffres, mais en changeant la manière d’agir. Car Haïti ne manque pas seulement de ressources. Elle manque surtout de capacité à transformer le budget en outil de reconstruction nationale.
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