La filière élevage en Haïti, entre contraintes et opportunités
Malgré le déclin considérable du secteur agricole au cours des dernières décennies, l’élevage a encore des atouts majeurs qui, s’ils sont mis en valeur, peuvent ouvrir des fenêtres d’opportunités pour les familles paysannes et pour l’économie haïtienne. Un coup de projecteurs sur l’élevage, à travers des documents produits respectivement par le ministère de l’Agriculture des ressources naturelles et du développement rural (MARNDR), Heifer Haïti (programme REACH) et le consortium du programme PARE composé de Papyrus, Heifer ainsi que l’exécutant principal Land O’lakes Venture 37.
En 2009, une commission présidentielle créée par le feu président René Préval, dénommée Groupe de travail sur la compétitivité (GC), avait identifié l’élevage comme l’un des pôles prioritaires de croissance d’Haïti. Malgré la détérioration de l’agriculture depuis plusieurs années et son déclassement comme plus grand contributeur du PIB au profit du secteur des services, le GC a conclu dans son rapport final que les activités d’élevage familial et de type semi-intensif offrent de valables opportunités dans le contexte de la sécurité alimentaire, de la lutte contre la pauvreté et de génération de revenus.
Un document intitulé « Situation du secteur élevage et santé animale », disponible sur le site du Ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR), estime qu’il y a environ un million d’exploitations agricoles en Haïti. L’élevage fait en général partie intégrante du portefolio d’activités des exploitations agricoles familiales, générant des revenus, notamment nécessaires pendant les périodes de soudure. Pour une population aussi sous bancarisée comme celle d’Haïti, le rôle de l’élevage comme système d’épargne est primordial.
Selon le document du MARNDR, 80% des exploitations familiales agricoles haïtiennes élèvent un total de 4 millions de volailles ; 65% des exploitations élèvent des chèvres (2.5 millions de caprins) ; 55% élèvent du gros bétail (1.5 million de bovins, dont environ 45% de vaches adultes) et 35% détiennent au total près d’un million de porcs. Haïti est donc le plus grand producteur de chèvres des Caraïbes – avec plus de deux fois les populations de chèvres combinées de Cuba, de la République dominicaine et de la Jamaïque. À cela, il faut encore ajouter l’élevage des ânes, mules et chevaux, qui fournit aujourd’hui encore le principal moyen de transport des produits agricoles en milieu rural.
Plus de 90% de la production nationale provient de ce type d’élevage. Cette production satisfait l’essentiel de la demande solvable en volailles dites rustiques, viande de petits ruminants et de bœufs et permet l’exportation annuelle de 50 000 caprins pour environ 2 millions de dollars américains vers la République dominicaine, en plus des bovins et des volailles rustiques.
Malheureusement, cette production de l’élevage traditionnel ne peut pas satisfaire la demande nationale en produits laitiers, en œufs et en découpes de viande de volaille industrielle. Un tel déficit est comblé par l’importation annuelle de 90 000 tonnes métriques équivalentes de lait, de produits laitiers pour une valeur de 50 millions de dollars ; de 360 millions d’œufs pour une valeur de 36 millions de dollars et de l’équivalent de 12.5 millions de poulets, dont 90% en pièces découpées.
La filière élevage fait face à de nombreuses contraintes qui freinent son développement. Parmi ces contraintes, le document du MARNDR a énuméré notamment la faible disponibilité en fourrages, en intrants et infrastructures d’abreuvements ; l’accès limité aux soins de vétérinaires prophylactiques et curatifs, au crédit et aux connaissances qui permettent d’améliorer la productivité, et l’accès difficile aux marchés. Ces contraintes coïncident avec l’arrivée massive de produits importés sur le marché haïtien entièrement libéralisé et ces produits importés font une rude concurrence aux produits locaux.
Heifer Haïti et son programme dénommé REACH
Légalement reconnu en Haïti en 2006, Heifer Haïti investit particulièrement dans l’élevage en fournissant aux agriculteurs haïtiens du bétail, des semences, une formation en gestion animale, ainsi qu’un soutien financier et technique pour développer leurs entreprises. Lors d’une récente entrevue avec l’agronome Wilbert Georges, directeur de Programme à Heifer Haïti, ce dernier nous a présenté le projet intitulé « Rural Entrepreneurs for Agricultural Cooperation in Haiti (REACH) ». L’idée de ce projet, dit-il, est venue après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui avait systématiquement décapitalisé des agriculteurs haïtiens. Considérant que l’entrepreneuriat, via le modèle de capital social, est vital pour la relance économique du pays et surtout dans les zones rurales, Heifer avait élaboré le projet REACH en 2013 en vue de venir en appui aux agriculteurs
Selon l’agronome Georges, ce projet visait spécifiquement à améliorer les conditions de vie des petits agriculteurs en instaurant des mesures de soutien fondées essentiellement sur la distribution de ressources animales (dotation initiale) constituant des chaines de valeur à fort potentiel économique, sur la distribution de semences, sur la formation en gestion d’activités génératrices de revenus et aussi sur des liaisons avec de nouveaux marchés.
Les fondements du projet REACH s’articulaient autour des quatre (4) composantes suivantes : Amélioration de la sécurité des moyens de subsistance et la réduction de la vulnérabilité des ménages ruraux ciblés ; De plus grandes opportunités économiques et approvisionnement assuré d’animaux de qualité ; Amélioration des opportunités de marché ; Des services techniques établis dans les quatre sous-secteurs d’élevage.
Heifer Haïti et la santé animale
Une grande partie des activités de Heifer Haïti est consacrée au bétail et à la santé animale. En effet, pour l’exécution dudit projet, Heifer s’est alignée sur des priorités du MARNDR par le biais de ces directions techniques, Production animale (DPA) et Unité de Protection Sanitaire (UPS), en vue de trouver des synergies avec les actions en cours du pouvoir central en la matière. Pour ce faire, un protocole d’accord a été signé entre Heifer et le MARNDR pour des actions qui ont considérablement amélioré l’accès aux soins vétérinaires dans les communautés rurales.
Ainsi, de concert avec le MARNDR, 176 nouveaux agents vétérinaires ont été formés avec un nouveau programme de formation et le recyclage de 580 autres au niveau national, par la mise en place de cliniques mobiles payantes dans un souci de durabilité et de réseautage des agents vétérinaires pour l’acquisition et la distribution de produits essentiels pour prodiguer les soins vétérinaires. Heifer a aussi contribué à la lutte contre l’épidémie à teschovirus, maladie de Teschen en contribuant directement à l’importation et la distribution de vaccins et à l’acquisition de réactifs pour diagnostiquer des maladies au niveau du laboratoire de Tamarinier.
Formation des agents vétérinaires, formation de formateurs, cliniques mobiles, formation continue pour les agents vétérinaires sont autant d’activités réalisées dans environ 6 départements du pays pour renforcer l’élevage et garantir la santé animale. Comme résultats : Plus de 60 cliniques réalisées de 2014 à 2018 ; plus de 45 000 têtes de bétail vus dans tout le pays ; plus d’un million d’interventions sur les animaux ont été réalisées ; « Changement d’attitude en termes de bonnes pratiques d’élevage et de bien-être animal avec répercussion positive pour le bien-être des humains suivant le principe d’un seul bien-être », se félicite l’agronome Georges.
Analyse de la résilience des systèmes du marché du bétail
Le Feed the Future Programme d’Appui à la Rentabilisation de l’Elevage (PARE), financé par l’USAID et exécuté par Land O’Lakes Venture 37, Heifer, et Papyrus, a engagé l’Institut Vikara Institute pour mener une analyse de la résilience des systèmes du marché du bétail (LMSRA) en vue de mettre en lumière une Stratégie de la résilience des systèmes du marché du bétail (LMSRS) en Haïti.
Cette étude, rendue possible grâce au support de «Feed the Future», l’initiative mondiale du gouvernement américain contre la faim et la sécurité alimentaire, à travers l’USAID, permet de comprendre comment les systèmes de marché réagissent aux chocs et aux tensions en évaluant la dynamique d’un système de marché en fonction de quatre domaines structurels (connectivité, diversité, dynamique du pouvoir et État de droit) et quatre domaines comportementaux (coopération, concurrence, prise de décision et stratégie d’entreprise).
L’évaluation a porté sur des Zones de résilience ciblées (RFZ) du nord et du sud d’Haïti, comprenant le Nord, le Nord-Est, le Centre et le Sud du pays, et s’est concentrée sur trois catégories d’élevage : bovins (viande et produits laitiers), volailles (viande et œufs) et chèvres/moutons.
Les tendances clés influençant la résilience des systèmes de marché
Grâce à l’évaluation, plusieurs tendances nationales émergent et influencent généralement la résilience en Haïti. L’élevage haïtien a été et continue d’être affecté par des chocs et des tensions récurrents comme les troubles politiques, les catastrophes naturelles, les épidémies, pour n’en nommer que quelques-uns. Selon l’étude, les tendances nationales qui agissent sur la résilience des systèmes de marché en Haïti sont caractérisées par :
• Un pouvoir centralisé : L’étude indique que les marchés ont évolué dans un paysage où le pouvoir est centralisé à Port-au-Prince, y compris les marchés des intrants et des produits finaux. De tels niveaux de concentration du pouvoir sont intrinsèquement fragiles. La réalité du marché haïtien veut que de nombreux mécanismes de marché dépendent de Port-au-Prince, et quand la capitale haïtienne bascule dans le chaos, les ménages, les communautés, les acteurs du marché et les systèmes de marché ont du mal à s’adapter. Dans les zones d’intervention du programme PARE, où les connexions avec la République dominicaine ont fourni un certain niveau de diversité en termes d’accès aux intrants et aux marchés finaux, ils s’en sortent mieux que le Sud qui dépend davantage de Port-au-Prince.
Des Services de soutien vétérinaire limités: Selon le document du PARE, les services vétérinaires gouvernementaux délivrés par les bureaux de la Direction de la production et de la Santé animales sont faibles et se sont encore affaiblis au cours de la récente instabilité sociale et politique. Les services vétérinaires privés commencent à combler cette lacune en s’adaptant pour stabiliser l’accès et même se développer dans les zones d’intervention du programme PARE. Quatre défis interdépendants ont été cités comme limitant le secteur privé : l’inflation et les taux de change compriment les marges au point de les perdre, notamment pour médicaments et vaccins importés ; et l’entreposage frigorifique et le transport sont inégaux et coûteux en raison du manque d’accès à l’énergie, ce qui augmente la détérioration et met encore plus l’accent sur des marges déjà minces.
• Le commerce : Les flux commerciaux nationaux et internationaux, en particulier avec la République dominicaine, ont été identifiés comme ayant un effet important sur la résilience des systèmes de marché. Le commerce intérieur a considérablement changé en raison de la situation politique actuelle et des troubles socio-économiques en résultant à Port-au-Prince qui est de plus en plus isolé du Sud. Selon les personnes interrogées dans le cadre de la recherche, la connectivité entre les régions du Nord et du Sud était limitée.
D’autre part, le commerce international avec la République dominicaine a été particulièrement important pour la résilience des systèmes de marché de la région du Nord. Grâce aux flux commerciaux transfrontaliers, les acteurs du marché ont pu accéder à d’importants médicaments vétérinaires, suppléments, aliments pour animaux, poussins d’un jour et autres intrants. En revanche, le Sud n’a pas de véritable commerce direct avec la République dominicaine – la plupart des importations vont d’abord à Port-au-Prince, raison pour laquelle le Sud a du mal à accéder à des produits essentiels.
• Un environnement favorable : Il existe quelques tendances notables liées à l’environnement favorable. Premièrement, les agences gouvernementales sont aux prises avec une planification et une prise de décision centralisées, ce qui rend difficile la résolution des problèmes régionaux. Les agences gouvernementales ont tenté de résoudre les problèmes en fournissant des services directs au secteur de l’élevage, tels que des aliments pour animaux, des services vétérinaires et des services d’élevage, au lieu d’améliorer l’environnement permettant aux acteurs du marché d’assurer ces fonctions.
• Universités et recherche: Les universités exploitent des installations d’élevage qui servent à la fois d’installations de recherche et de source de revenus. Les chocs et les tensions affectant l’ensemble des systèmes de marché du bétail ont également un impact sur les établissements universitaires. Il existe une lacune dans l’accès du secteur privé à la recherche.
• Filet de sécurité sociale et mécanismes d’adaptation : L’étude a constaté qu’Haïti manque de structures formelles et efficaces de soutien social soutenues par le gouvernement. Les risques sont principalement gérés au niveau des ménages individuels ou via des réseaux informels. Face aux indications faisant accroire que les communautés rurales partageaient des ressources pendant les chocs et les tensions, la plupart des personnes interrogées ont indiqué qu’elles dépendaient de sources de revenus diversifiées ou de la capacité de puiser dans l’épargne en vendant des bovins ou des chèvres pour gérer les chocs et le stress.
Les tendances du marché de l’élevage et recommandations du PARE
Selon les observations des conducteurs de l’étude, les petits exploitants en Haïti gèrent les incertitudes à court terme en entretenant des animaux diversifiés. Chaque animal joue un rôle différent du point de vue de la résilience ou de la stratégie d’adaptation. La volaille ressemble plus à un guichet automatique dans le sens où elle produit rapidement des liquidités et est facile à vendre de manière régulière. Les animaux plus gros comme les chèvres et les moutons ont de meilleures valeurs que la volaille. Les bovins constituent le moyen le plus stable pour les petits exploitants de gérer leur épargne, car ils constituent la meilleure réserve de valeur.
Les réalisateurs de l’étude sur la résilience du marché du bétail en Haïti ont fait quelques recommandations aux responsables du PARE visant à trouver des solutions aux problèmes de la filière de l’élevage. En tant que programme de facilitation du marché, explique l’etude, il sera important pour l’activité PARE d’impliquer activement les parties prenantes sur les nombreux problèmes et tendances qui ont été identifiés grâce à cette évaluation de la résilience du système de marché du bétail.
Dans un premier temps, il est recommandé que PARE travaille avec les acteurs/organisations du marché local pour convoquer et faciliter les processus d’engagement des parties prenantes afin d’identifier les problèmes communs, de favoriser une collaboration plus forte et de résoudre des problèmes tels que :
Opérations de spot ou d’open market ; Intrants vétérinaires ; Gestion des pâturages pour les bovins et les chèvres/ovins ; Boucheries et abattoirs, Poussins d’un jour et intrants alimentaires pour volailles ; Connexions entre le Nord et le Sud ; Liens avec la République dominicaine et flux commerciaux ; Services financiers ; Accès et utilisation de l’eau ; Options énergétiques – énergie solaire, éolienne à petite échelle, biodigesteurs, etc.
Garry Cyprien

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