Gouvernance

La protection sociale entre impasse et renouveau

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Avec des ressources limitées et une pression fiscale d’environ 5% du PIB, Haïti est incapable de mettre en place un système de protection sociale durable. L’État, fragilisé, peine à répondre pleinement aux besoins de sa population. La protection sociale reste un défi colossal pour le pays. Hormis l’insuffisance des ressources et une infrastructure économique fragile, l’État ne peut pas répondre aux besoins essentiels de sa population.

La situation est d’autant plus critique compte tenu des détresses sécuritaires et économiques qui affectent le pays. Comme l’a souligné l’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de l’Union européenne en Haïti, Stefano Gatto, les faibles capacités étatiques expliquent en grande partie ces lacunes: «À cause de ses faiblesses et de ses ressources insuffisantes, l’État haïtien ne peut résoudre tous les problèmes auxquels est confrontée sa population.»

Face à cette réalité, l’Union européenne a triplé son aide humanitaire en 2024, à travers l’agence ECHO (Direction générale de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire). Avec 48 millions d’euros investis, l’UE entend alléger les souffrances des populations déplacées. Bien que ce montant semble modeste, il illustre néanmoins l’importance que l’UE accorde à la solidarité et à l’intérêt commun. «En Europe, la protection sociale est une valeur fondatrice», rappelle Stefano Gatto lors d’une interview, le 13 mars 2025, pour le magazine Investir et le Group Croissance.

Un modèle européen axé sur la solidarité économique

Contrairement à Haïti, les pays membres de l’Union européenne bénéficient d’un système de protection sociale substantiel, soutenu par une croissance économique robuste. «La protection sociale est toujours importante aux yeux de l’UE, mais elle doit être accompagnée de croissance économique», précise le diplomate. En effet, des pays comme les États scandinaves montrent l’exemple en prenant en charge leurs citoyens de la naissance à la mort.

À l’inverse, les approches anglo-saxonnes, comme celles des États-Unis ou du Royaume-Uni (avant son départ de l’UE en 2017), privilégient des politiques moins interventionnistes. Cependant, la majorité des pays européens demeurent fermement attachés à un modèle établi sur la présence forte de l’État.

Les défis pour Haïti

Alors qu’en Europe, la pression fiscale avoisine les 40% du PIB, en Haïti, elle reste très en dessous de 10%. Cela limite drastiquement les capacités de l’État haïtien à offrir des services de protection sociale à sa population. «Haïti ne pourra jamais se permettre une protection sociale sans engendrer des ressources plus importantes», explique le chef de la délégation de l’UE en Haïti.

Stefano Gatto met l’accent sur l’importance de lier l’humanitaire au développement économique: «On ne peut pas faire de l’humanitaire en ignorant les besoins économiques. Comment financer l’humani- taire si les entreprises ne produisent pas de recettes?» En d’autres termes, nous devons renfor- cer la fiscalité et le secteur productif pour garantir une protection sociale durable.

Pourquoi la protection sociale ?

La protection sociale, conçue pour protéger les individus et les familles contre des risques tels que la pauvreté, la maladie ou le chômage, est dans un état critique. Un spécialiste du secteur, contacté par DevHaiti, estime que l’État haïtien gère mal les deux programmes existants d’assurance sociale: l’ONA (Office national d’Assurance Vieillesse) et l’OFATMA (Office d’Assurance Accidents du Travail, Maladie et Maternité).

Ces institutions, créées en 1967, fournissent des services jugés inadéquats et souffrent d’un manque de transparence. «Tous deux sont très corrompus et ne servent peut-être que 5 % de la main-d’œuvre haïtienne», précise-t-il. Pour répondre à ce défi, notre expert recommande d’autoriser la participation du secteur privé à l’assurance sociale afin d’élargir la couverture et de diversifier les options pour les citoyens.

Réviser le cadre législatif

L’expert appelle à une réforme des lois régissant l’ONA et l’OFATMA, jugées obsolètes. «Il ne doit pas y avoir de monopole», affirme-t-il, insistant sur la nécessité de donner aux travailleurs la liberté de choisir leurs plans d’assurance santé et de retraite.

Une révision législative pourrait favoriser la compétitivité et l’efficacité dans la gestion de ces assurances.

Notre source met en avant la nécessité d’un système universel qui s’adapte aux différents groupes sociaux. Secteur formel : primes payées par les employeurs et les employés; secteur informel: primes subvention- nées pour inciter les travailleurs à adhérer; populations vulnérables: assurance non-contributive finan- cée par l’État. Un tel système inclusif serait une avancée majeure pour répondre aux besoins des citoyens, en particulier les plus vulnérables.

Concernant les travailleurs du secteur informel, l’expert estime qu’ils devraient avoir accès à une couverture sociale, bien qu’ils aient à contribuer partiellement à leurs primes. Il précise: «Je ne veux pas privatiser les assurances sociales, mais permettre à des alternatives privées de participer.»

Des obstacles majeurs

L’expert indexe la corruption systémique comme l’un des principaux freins à une protection sociale efficace. «Les instances responsables sont contrôlées par des politiciens, ce qui entrave la mise en œuvre de programmes adéquats», déclare-t-il. La lutte contre cette corruption est une condition essentielle pour toute amélioration durable.

Les défis sont immenses, mais réformer la protection sociale en Haïti est indispensable pour garantir une société plus juste et équitable. Ouvrir le système à des alternatives privées, réviser les lois obsolètes et lutter contre la corruption sont autant de pistes pour transformer ce domaine clé. Enfin, seule une approche globale et structurée permettra de répondre aux attentes des citoyens.

DevHaiti

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