Le secteur social face à l’insécurité, l’inflation et l’insécurité alimentaire
L’année fiscale 2024-2025 peut être classée parmi les plus mouvementées en Haïti sur les plans politique, social et économique. Entre l’amplification de l’insécurité alimentaire touchant la moitié de la population haïtienne, le chômage, l’inflation et l’éventualité d’une septième année consécutive de contraction du PIB national, la tâche paraissait assez compliquée pour les autorités haïtiennes. Au cours de cet exercice fiscal, trois budgets ont été adoptés pour répondre prioritairement à la crise sécuritaire et susciter la relance économique et sociale pour pallier l’inflation et la faim dans un pays au bord de l’explosion.
En effet, ce contexte de crise multiforme qui pèse sur le pays est caractérisé par un ensemble de facteurs reliés les uns aux autres comme :
– L’accélération, en intensité et en étendue géographique, de la violence des gangs armés dans le pays occasionnant la mort violente de 5601 personnes en 2024. Soit une augmentation d’environ 1 000 personnes par rapport à 2023, selon les données publiées par le Bureau des Nations Unies aux droits de l’homme. À part l’Ouest, l’insécurité s’est étendue également dans l’Artibonite et d’autres régions du pays.
– L’exode massif d’une bonne partie de la population de la capitale haïtienne et des régions touchées. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime à environ 1,3 millions de personnes déplacées à l’intérieur des frontières haïtiennes, ce qui constitue une augmentation de 24% depuis le mois de décembre 2024. C’est le plus grand nombre de déplacés de violence jamais enregistré en Haïti.
– L’inflation qui avait terminé l’année fiscale 2023-2024 avec un taux de 27,9% s’est ralentie à 25,3 % en octobre 2024, au premier de l’exercice 2024-2025. Cependant, le cout de la vie s’est considérablement augmenté à partir du 2e semestre de l’exercice 2024-2025. En effet, de 26,7% en avril 2025, le taux d’inflation est passé à 27,2 % en mai 2025 ; 28,4% en juin 2025 ; 29,6% en juillet 2025 et 31,1% en août 2025.
– Le phénomène de pérennisation de la décroissance du PIB depuis l’exercice 2018-2019 ou l’évolution de la croissance se présente ainsi : -1,7 % en 2018-2019, -3,3 % en 2019-2020, -1,8 % en 2020-2021, -1,7 % en 2021-2022, -1,9 % en 2022-2023 et -4,2 % en 2023-2024. La situation telle qu’elle se présente actuellement laisse augurer une septième année de croissance négative pour l’économie haïtienne. Cette dernière marquée par un ralentissement très prononcé de la production nationale, une paralysie du secteur des affaires, une augmentation du chômage et la faim qui prend des proportions alarmantes.
– L’insécurité alimentaire qui a pris des proportions alarmantes en touchant plus de la moitié de la population.
La crise alimentaire et la faim
Évoquant la situation de la crise alimentaire, un article de CFI Haïti récemment paru et intitulé « Crise de Faim en Haïti : 5,7 Millions de Personnes Menacées » fait état de la faim en Haïti, qui n’est pas une menace abstraite. Cet article fait remonter le pic de l’insécurité alimentaire en Haïti au séisme de 2010. Atténuée pendant quelque temps, la crise alimentaire s’est aggravée avec la prise de contrôle par les gangs armés et s’est installée dans le quotidien des familles, bouleversant les priorités nationales d’urgence.
La crise de faim en Haïti découle d’un enchaînement de chocs : contrôle étendu de zones urbaines et rurales par des groupes armés, corridors coupés, flambée des prix, et effondrement d’emplois formels et informels. Les indicateurs confirment un pays au seuil de son pic d’insécurité alimentaire depuis le séisme de 2010, avec une répartition alarmante : plusieurs millions de personnes en Crise (Phase 3 IPC) et près de deux millions en Urgence (Phase 4).
Pour expliquer l’explosion de la faim dans certaines régions du pays, CFI Haïti se réfère à trois dynamiques qui, selon lui, se renforcent mutuellement. Il s’agit :
– De la violence des groupes armés qui est la cause : des routes coupées, des ports et marchés perturbés, agriculteurs empêchés d’acheminer leurs récoltes, commerçants exposés aux pillages.
– De l’économie, dont : l’inflation qui érode le pouvoir d’achat, la récession qui se prolonge indéfiniment, les emplois informels qui s’effondrent causant l’endettement des ménages.
– De l’agriculture dont les intrants et l’irrigation en panne, l’accès aux parcelles négocié sous la contrainte occasionnent le recul des rendements.
La combinaison de ces trois dynamiques enclenche une roue infernale constituée de repas sautés, de ventes d’actifs (bétail, outils), de la substitution de produits nutritifs par des denrées moins chères, de la malnutrition qui monte. « Chaque choc ultérieur devient plus destructeur, car les ménages n’ont plus de coussin de sécurité », lit-on dans l’article de cfihaiti.com, soulignant au passage que les indicateurs confirment un pays au seuil de son pic d’insécurité alimentaire depuis le séisme de 2010, avec une répartition alarmante : plusieurs millions de personnes en Crise (Phase 3 IPC) et près de deux millions en Urgence (Phase 4).
Trois décrets budgétaires en 2024-2025
Ce scénario complexe et inquiétant a justifié l’adoption par le gouvernement du CPT en juin 2024 de trois décrets budgétaires pour tenter de répondre à la crise sécuritaire et à la relance économique et sociale du pays à travers de meilleures allocations aux ministères et instances liés au Secteur social et au secteur économique. En effet, au premier jour de l’exercice fiscal 2024-2025, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Garry Conille a publié dans Le Moniteur le décret portant Budget initial de l’exercice 2024-2025, adopté en Conseil des ministres. Les prévisions s’établissaient à 323 445 000 000 gourdes.
Six mois plus tard, soit le 21 avril 2025, un autre décret portant établissement du Budget rectificatif (Budget de guerre) de l’exercice 2024-2025 a été officialisé. Les ressources et dépenses sont passées à 323 451 000 000 gourdes, soit une augmentation de 6 millions de gourdes par rapport au budget initial.
Le 23 septembre 2025, à environ une semaine de la clôture de l’exercice fiscal, un décret portant modification du budget rectificatif (Budget exceptionnel) a été pris en Conseil des ministres et publié dans le Journal officiel de la République. Les prévisions ont été ramenées à 317 700 000 000 gourdes, soit une baisse de 1,8 % par rapport au Budget de guerre.
L’exécution budgétaire en 2024-2025 demeure faible
Une analyse du Budget 2024-2025 par ProEco Haiti, un cabinet de conseil et d’appui aux secteurs public, privé et international, estime que l’exécution budgétaire 2024-2025 est faible. Selon les explications fournies par le cabinet, les données publiées par le ministère de l’Économie et des Finances (MEF) dans le Tableau des recettes encaissées et des dépenses autorisées, le taux de réalisation des ressources n’était que de 65,81%. En d’autres termes, sur les prévisions de mobilisation de ressources de 323 445 000 000 gourdes du Budget initial, le gouvernement n’a mobilisé qu’environ 212,8 milliards de gourdes, à seulement un mois de la fin de l’année fiscale.
Quant au budget de guerre, le taux d’exécution, évalué à 56,4%, est encore plus faible. En effet, les dépenses autorisées ont totalisé 182,5 milliards de gourdes sur les prévisions rectifiées de 323,4 milliards de gourdes. Les dépenses restant inférieures aux ressources, il en a résulté un solde budgétaire positif d’environ 30,3 milliards de gourdes au 31 août 2025.
Cette sous-exécution des dépenses publiques pour l’exercice 2024-2025 est liée à la faible exécution des dépenses d’investissement encore appelées dépenses de programmes et projets, d’après les analyses de ProEco soutenant que « le gouvernement a prévu de consacrer 114,1 milliards de gourdes à cette catégorie de dépenses. Au 31 août 2025, seulement 41,3 milliards de gourdes ont été dépensés, soit un taux d’exécution de 25,4%.
Quant à l’inflation, les autorités du gouvernement CPT n’ont pas su trouver la bonne parade contre ce phénomène. Si la BRH est parvenue à stabiliser dans une certaine mesure le taux de change, quoiqu’encore élevé, l’inflation toujours indomptable s’est affichée à 31,1% en aout 2025. Ce fléau a sévèrement érodé le pouvoir d’achat des ménages, a constaté ProEco Haiti, qui a noté la trajectoire ascendante de l’indice des prix à la consommation (IPC) sur l’ensemble de l’exercice.
Pour les responsables de ce cabinet d’experts, cela traduit l’incapacité des pouvoirs publics à inverser la tendance inflationniste au grand dam des populations les plus vulnérables qui sombrent davantage dans l’insécurité alimentaire.

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