Six mois après : où en est vraiment le budget 2025-2026 ?
À mi-parcours de l’exercice fiscal 2025-2026, l’analyse des premiers documents d’exécution permet d’aller au-delà du discours budgétaire pour interroger la trajectoire effective des finances publiques. Sans préjuger des résultats finaux, l’examen des données disponibles, notamment celles du premier trimestre, met en lumière une dynamique marquée par la prudence, la continuité structurelle et des capacités d’impulsion encore limitées.
À six mois de l’ouverture de l’exercice fiscal 2025-2026, le débat budgétaire ne peut plus se limiter aux intentions et aux discours. Les premiers chiffres d’exécution, notamment ceux arrêtés provisoirement au 31 décembre 2025, offrent désormais une base factuelle suffisante pour évaluer la trajectoire réelle des finances publiques. Sans préjuger de l’issue finale de l’exercice, ces données permettent déjà de mesurer l’écart entre ambition affichée et dynamique effective.
Des recettes en hausse, mais sans transformation structurelle
Sur la période octobre–décembre 2025, les recettes totales de l’État se sont élevées à 54,1 milliards de gourdes, contre 48,2 sur la même période de l’exercice précédent, soit une progression nominale de 12 %. Cette hausse repose quasi exclusivement sur les recettes fiscales, dominées par les recettes internes (34,4 milliards) et les recettes douanières (19,7 milliards).
Dans le détail, certaines lignes affichent des progressions spectaculaires : l’impôt sur le revenu collecté à Port-au-Prince a plus que doublé pour atteindre 11,2 milliards de gourdes (+108 %), tandis que la TCA y progresse de 48 %, à 12,4 milliards. Ces chiffres traduisent toutefois davantage des effets de recouvrement et de concentration géographique que l’émergence d’une dynamique économique généralisée. La structure des recettes demeure étroite, vulnérable et fortement dépendante de la conjoncture.
Une forte accélération des dépenses, tirée par le fonctionnement
Côté dépenses, le contraste est frappant. Les dépenses totales engagées atteignent 57,2 milliards de gourdes sur le trimestre, contre 39,2 milliards un an plus tôt, soit une augmentation de 46 %. Cette accélération est portée presque intégralement par les dépenses courantes, qui s’élèvent à 50,2 milliards de gourdes, en hausse de 33 %.
Les traitements et salaires absorbent à eux seuls 27,1 milliards, soit plus de la moitié des dépenses courantes. Les achats de biens et services atteignent 15,1 milliards, en progression de 48 %, tandis que les versements d’intérêts bondissent à 4,4 milliards, soit une hausse de 95 %, essentiellement liée au service de la dette intérieure.
Cette structure confirme une constante des finances publiques haïtiennes : l’État sécurise d’abord son fonctionnement et le service de sa dette, avant d’investir.
Un redémarrage de l’investissement, réel mais encore insuffisant
Les chiffres montrent toutefois un signal nouveau : les dépenses d’investissement atteignent 7,0 milliards de gourdes sur le trimestre, contre 1,6 milliard un an plus tôt, soit une hausse de 351 %. Les projets d’investissement concentrent l’essentiel de cette progression (6,7 milliards), tandis que les dépenses en machineries et équipements restent marginales.
Ce redémarrage est significatif en variation, mais il demeure modeste en niveau absolu. Rapporté à l’enveloppe annuelle budgétée et à l’ampleur des besoins du pays, l’investissement public reste encore loin de jouer un rôle moteur dans la relance économique.
Un basculement rapide vers le déficit de caisse
Malgré un solde courant encore positif de 4,0 milliards de gourdes, le solde global bascule rapidement dans le rouge. En base engagement, le déficit atteint –3,0 milliards, contre un excédent de 9,0 milliards un an plus tôt. En base caisse, après ajustements, le déficit s’élargit fortement à –28,9 milliards de gourdes, contre –4,4 milliards sur la même période de l’exercice précédent.
Ce creusement rapide du déficit de trésorerie illustre les tensions croissantes entre engagements budgétaires, décaissements effectifs et capacités de financement.
Un financement presque exclusivement domestique
Face à ce déficit, le recours au financement interne s’intensifie. Le financement domestique net atteint 31,6 milliards de gourdes, contre 5,6 milliards un an plus tôt. Il provient principalement des banques commerciales (27,9 milliards) et, dans une moindre mesure, de la Banque de la République d’Haïti (4,6 milliards).
Les émissions de titres publics s’élèvent à 81,2 milliards de gourdes sur le trimestre, en hausse de 59 %, tandis que les amortissements atteignent 53,2 milliards. Le financement externe, lui, demeure marginal et négatif, traduisant l’absence de décaissements significatifs de prêts ou de dons budgétaires.
Cette configuration accroît la pression sur le système financier domestique et renchérit le coût futur du service de la dette.
Une trajectoire encore fragile
Six mois après le lancement du budget 2025-2026, les chiffres dessinent une trajectoire contrastée. L’État mobilise davantage de recettes et accélère ses dépenses, mais cette dynamique profite d’abord au fonctionnement et au service de la dette. L’investissement public redémarre, mais reste insuffisant pour impulser une véritable relance.
Le second semestre sera décisif. Si l’investissement n’accélère pas de manière significative et mieux ciblée, le risque est élevé de voir le budget 2025-2026 reproduire, sous une forme plus ordonnée, les faiblesses structurelles des exercices précédents : une discipline comptable relative, mais une efficacité économique limitée. En matière budgétaire, les chiffres ont parlé. Reste à savoir s’ils seront entendus.
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